Aux frontières du réel
Qui n’a jamais rêvé, devant un jeu vidéo, de devenir champion de course automobile ? Avec l’essor du simracing, ce rêve peut se réaliser pour les gameurs les plus doués… sans même quitter leur salon ! Découverte d’un univers aux frontières du réel.
Connaissez-vous le simracing ? Si vous suivez la F1, et en particulier Max Verstappen, vous en avez forcément entendu parler, le quadruple champion du monde étant aujourd’hui l’un de ses meilleurs ambassadeurs. Le mot, né de la fusion de simulation et de racing, définit une discipline dans laquelle des pilotes s’affrontent dans des jeux vidéo. Et c’est tout ce qu’il y a de plus sérieux !
Génération Z :
Oscar Py (à droite) n’a que 20 ans.Oubliez vos souvenirs de Mario Kart, les simulations dont il est question ici reproduisent la vraie vie avec un réalisme confondant. Circuits, voitures, comportement, réglages, conditions météo… : tout a été modélisé afin d’être plus vrai que nature. Longtemps perçu comme un passe-temps pour les jeunes geeks, le simracing est récemment sorti de l’anonymat, gagnant progressivement ses lettres de noblesse. Rencontre avec deux simracers français dont le talent, lui, n’a rien de virtuel.
Ils ont à peine quarante ans… à eux deux. Mais Florian Lebigre et Oscar Py figurent déjà parmi les meilleurs pilotes dans leur domaine. S’ils sont aujourd’hui professionnels, ils ont l’un et l’autre commencé en s’amusant. Florian se souvient : « Au début, comme tout le monde je pense, c’était vraiment pour le plaisir. J’ai toujours aimé les jeux vidéo, et les simulations auto en faisaient partie. Pendant la Covid, j’ai eu beaucoup de temps pour jouer et j’ai commencé à signer de très bons chronos. »
C’est précisément grâce à leur classement en ligne que les deux gameurs se sont fait remarquer, sans réellement le vouloir. Florian a ainsi été contacté par R8G Esport, une structure créée par un « vrai » pilote, Romain Grosjean. Oscar, lui, a été approché par Porsche Coanda Esports Racing Team, l’écurie officielle du constructeur dédiée entièrement au simracing.
Être repéré par des structures officielles, pour ces pilotes amateurs, c’est changer de dimension. Au-delà de la rémunération – sans commune mesure avec celle des pilotes en sport auto réel, cependant –, c’est la chance de bénéficier d’un cadre et d’un coaching. À ceci près que, ici, tout peut se faire à des milliers de kilomètres de distance. « Dans l’équipe Coanda, on a des e-pilotes professionnels australiens ; on doit donc tenir compte du décalage horaire pour les entraînements communs. Pendant ces sessions, quand on est junior, on peut leur demander des conseils de pilotage et on peut aussi bénéficier de leur télémétrie et de leur réglages, ce qui est précieux », explique Oscar.
Pour accompagner son équipe de pilotes professionnels, Porsche a créé un centre d’entraînement sur mesure, le Porsche Esports Performance Center (PEPC). Situé à Cologne, ce complexe de 320 m2 comprend six simulateurs professionnels, des espaces de briefing, des salles de détente et de sport. L’idéal pour mettre les pilotes dans les meilleures conditions. Surtout pour les épreuves d’endurance qui se disputent, naturellement, en temps réel.
Titre mondial :
Florian Lebigre, Champion IMSA GTD en 2025.
Conditions idéales :
Le Porsche Esports Performance Center.Émanations du calendrier du sport automobile classique, les championnats virtuels calquent leurs grands rendez-vous sur les épreuves mythiques. « Les courses les plus disputées sont les 24 Heures de Spa, de Daytona, du Nürburgring et les Le Mans Virtual Series », précise Florian. Ces compétitions sont ouvertes à tous. Il suffit, pour y participer, d’être suffisamment bien classé dans le jeu en disputant des courses régulièrement.
Le championnat qui fait référence, c’est la Porsche TAG Heuer Esports Supercup (PESC). « C’est la compétition la plus difficile, car elle attire les meilleurs pilotes au monde : une prime de 50 000 $ récompense le vainqueur. Il faut d’abord se qualifier à chacune des sept manches, sachant que cela se fait sur un unique tour chronométré et seul en piste. Vingt pilotes s’affrontent ensuite sur une course sprint et une course principale, plus longue, qui demande de la stratégie, notamment au niveau de la gestion des pneus. Remporter la PESC, c’est le graal », explique Oscar.
Enfer vert :
Florian a gagné le Nürburging avec Verstappen en 2024.Pour aller vite en simracing, il faut que le pilote soit performant, mais la voiture aussi. « En fonction des championnats, les possibilités de réglages de la voiture sont plus ou moins étendues. Sur la 911 Cup, on peut intervenir sur les amortisseurs, les barres antiroulis, l’aileron ou la répartition des freins, mais les amplitudes de modification sont limitées » détaille Florian. Comme dans la « vraie » Porsche Carrera Cup France, la différence se fait avant tout au volant. « Tout se joue dans les pieds : contrairement à la réalité, le freinage doit d’abord être progressif, puis dégressif. Il faut aussi surveiller la température des pneus, dès qu’ils surchauffent, on sent que la voiture perd du grip latéral », analyse Oscar. En dépit des progrès réalisés, les simulations ne sont pas encore parfaitement fidèles à ce que les pilotes vivent dans la réalité. « J’en parlais récemment avec Marcus Amand (champion PCCF 2025 et pilote de simracing) qui me confirmait qu’aucune simulation n’était totalement réaliste. C’est au niveau de la sensation au freinage que le pilotage virtuel a le plus de progrès à faire », précise-t-il.
Travail d’équipe :
Les pilotes de la Porsche Coanda Esports Racing Team s’entraînent ensemble et échangent des conseils sur le pilotage et les réglages des voitures.Bien que le simracing ait pris de l’ampleur auprès du grand public et que des marques comme Porsche se soient engagées, la discipline reste encore confidentielle. « Il est difficile de dire où je serai dans cinq ou dix ans, précise Florian. Le simracing ne fait pas encore suffisamment d’audience et le statut de pilote reste précaire. » Pour Oscar aussi, « c’est dur de se projeter, à l’allure où les choses évoluent dans le simracing. Dans quelques mois, je serai diplômé donc je continuerai peut-être vers une école d’ingénieur. Mais mon objectif, à plus long terme, reste de devenir pilote pro dans la vraie vie. » Comme quoi la frontière entre le réel et le virtuel n’a jamais été aussi mince.