Contre la montre

Karen Gaillard a commencé le karting tard, à 17 ans, mais elle est arrivée tôt en endurance : seulement deux ans plus tard ! Une trajectoire d’étoile filante qui l’a menée jusqu’à la Porsche Carrera Cup, en passant par les 24 Heures de Daytona. Itinéraire d’une enfant pressée.

   

Idée fixe :

Karen a le déclic à dix ans, mais elle devra insister… sept ans avant que son père n’accepte qu’elle fasse du karting. Et encore, elle s’inscrit à sa première course sans lui dire ! Six ans après ses débuts, sa carrière force déjà le respect.

« Je suis presque née dans un garage ! » C’est ainsi que Karen aime commencer l’histoire de sa vie. Une image fidèle à la réalité pour cette fille de mécanicien dont le domicile était situé juste au-dessus d’un atelier. Des voitures, elle en voit donc depuis sa plus tendre enfance et, quand ce n’est pas au rez-de-chaussée, c’est dans le salon familial, les dimanches de Grand Prix. « Mon père ne manquait jamais la Formule 1 et, comme je voulais passer du temps avec lui, je regardais aussi. » Pour autant, cette proximité avec l’automobile ne fait pas naître de rêve de pilotage dans l’esprit de la petite fille. Comment imaginer, à ce moment-là, qu’elle pourrait un jour accéder à ce monde ? Elle n’y pense pas… jusqu’à ses 10 ans. Alors qu’elle accompagne son père, qui court lui-même en karting, elle remarque deux filles, à peine plus âgées qu’elle, engagées dans la compétition. C’est le déclic : « J’ai dit à mon papa que c’était ce que je voulais faire. Ce à quoi il m’a répondu : « Ouais, on verra. Commence déjà par faire du sport, parce que si tu veux être à la hauteur des hommes en karting, il faudra que tu sois en parfaite condition physique. »

La détermination n’est pas une qualité qui fait défaut à Karen. Pendant pas moins de… sept ans, elle va insister auprès de lui tout en se préparant physiquement. Ce n’est qu’à 16 ans qu’elle va donner un coup de pouce à son destin. « Je me suis inscrite à une course en karting de location sans le dire à mon père. Le matin de la compétition, je lui ai demandé de me déposer car je n’avais pas mon permis et aucun bus n’allait jusqu’au circuit ! Heureusement, je ne me suis pas trop mal débrouillée. » Convaincu par les bonnes dispositions de Karen, son père l’accompagne sur les épreuves lors de ses premières saisons en karting – mais pas en supporter inconditionnel : « Il était très strict avec moi, surtout sur le plan physique. Il m’a aussi tout de suite dit qu’il me donnerait des conseils de pilotage mais que, pour les sponsors, je devrais me débrouiller seule. »

Touche-à-tout :

saisir les opportunités est la ligne de conduite qui guide la jeune pilote. Karting, GT ou proto (en photo, la Vortex 1.0), elle a déjà participé aux 24 Heures de Daytona en 911 GT3 R et couru une saison en Porsche Carrera Cup France.

En parallèle des courses de kart, Karen suit, en Suisse, des études « d’assistante en soins et santé communautaire ». Pour financer sa passion, elle fait comme les étudiants de son âge qui veulent se payer un voyage scolaire : le week-end, elle vend des gâteaux dans les galeries commerciales. L’hiver, pendant les vacances scolaires, elle est monitrice de ski. Après deux saisons en karting, la jeune pilote décide de participer à un challenge de détection de futurs talents avec, dans le jury, des pilotes professionnels comme Fredy Barth et Nico Müller. L’événement attire pas moins de 1 500 participants ! Les sélections se déroulent en plusieurs épreuves : kart de location pour atteindre le top 40, de compétition pour le top 10, puis voiture de route et, enfin, Cupra TCR. « Je me suis inscrite parce que c’était gratuit. Je pensais que je n’avais aucune chance avec mon peu d’expérience. Pourtant, j’ai gagné ! »

Éducation physique :

avant même que Karen ne fasse ses premiers tours de roues en karting, son père l’avait encouragée à travailler sa résistance physique, condition indispensable pour rivaliser avec les pilotes masculins. Une discipline à laquelle elle s’astreint depuis.

Une victoire tremplin. Le succès de la jeune fille est relayé par les médias et elle parvient à décrocher son premier véritable sponsor. Cela lui permet de s’engager en championnat sur Cupra TCR et de courir, en parallèle, avec Vortex, une voiture à mi-chemin entre un proto et une GT. C’est à son volant, et accompagnée de trois autres pilotes, que la jeune Suissesse monte sur la deuxième marche du podium aux 24 Heures de Dubaï, début 2021 ! Karen va vite, et pas uniquement sur la piste : « J’ai l’impression que je me retrouve toujours dans une discipline qui serait idéale pour moi deux ans plus tard. Mais, quand l’occasion est là, il faut que je m’adapte et que j’apprenne vite. » En 2022, elle passe à la Mitjet 2L et découvre les courses sprint, plus disputées que les épreuves d’endurance, avant de s’installer dans le baquet d’un proto : la Nova NP02, dont les performances rivalisent avec celles des LMP3. En 2024, Karen fait une saison complète en Michelin Le Mans Cup, sur une Lamborghini Huracán GT3 Evo 2 de l’équipe Iron Dames. La même année, elle découvre Porsche. Et pas de n’importe quelle manière : aux 24 Heures de Daytona… à seulement 23 ans.

Pour Karen, tout est nouveau dans cette expérience : « C’était ma première fois aux États-Unis, je ne connaissais pas le circuit de Daytona, je n’avais jamais roulé en championnat IMSA et je découvrais la Porsche 911 GT3 R ! » Malgré l’ampleur du défi et la pression – elle court avec trois autres pilotes – elle se souvient d’avoir abordé l’épreuve avec une certaine sérénité : « Au premier briefing, je me suis rendu compte que je reconnaissais tous les pilotes : j’étais dans la cour des grands ! Ça m’a enlevé la pression car, même si je devais rouler moins vite qu’eux, ça serait totalement normal. J’ai fait ma course avec l’esprit libéré et j’ai pu apprécier pleinement le moment que j’étais en train de vivre. » Une expérience unique au volant d’une 911, en préambule à sa première saison en Porsche Carrera Cup France… dont elle avait remporté le Junior Programme quelques semaines avant son escapade américaine !

Haut niveau :

sélectionnée par Porsche France comme Junior 2025, Karen découvre la 911 GT3 Cup (type 992) et le niveau de ce championnat, avec l’espoir d’y briller et de devenir, un jour, pilote professionnelle.

« Cela faisait longtemps que je voulais participer à la sélection pour la PCCF. Mais je ne me sentais pas 100 % prête et je n’avais pas non plus le budget pour financer la saison au cas où je serais retenue. » Une fois encore, Karen réussit ce qui pourrait sembler infaisable : elle décroche un baquet pour la saison en tant que Junior 2025. Connu comme l’un des championnats les plus relevés, avec des bagarres à couteaux tirés, la Carrera Cup France n’a pas failli à sa réputation. « Le niveau est très disputé et on n’a pas droit à la moindre erreur si on veut se battre aux avant-postes. La 911 demande un pilotage hyper fin, surtout au niveau du freinage, sans ABS. En proto, je n’en avais pas non plus mais l’appui aérodynamique et le poids plus faible compensaient en partie. Là, il faut avoir une technique irréprochable. » Une première saison exigeante – son meilleur résultat est une septième place générale et deuxième rookie – qui ne permet pas à la Suissesse de faire ses preuves comme elle l’aurait voulu. « J’étais, en plus, chez CLRT Schumacher, l’équipe championne de la précédente saison, donc je me suis mis beaucoup de pression. Il faut encore que je travaille le mental. »

Faire la différence :

après deux saisons en karting, la jeune pilote s’inscrit à un concours de pilotage. Elle enchaîne les épreuves sur kart de location puis de compétition, sur voiture de route puis de course. Au final, elle s’impose parmi les 1 500 participants !

À 23 ans, Karen a déjà derrière elle une carrière impressionnante, surtout lorsqu’on se souvient qu’elle ne se consacre au pilotage que depuis six ans. Son rêve ? Devenir professionnelle pour ne plus avoir la pression, tous les hivers, de trouver le budget pour la saison suivante. Sinon, elle ne se fixe pas de limite et espère un jour pouvoir courir les 24 Heures du Mans, épreuve mythique s’il en est. Son tempérament de compétitrice est son meilleur moteur dans une discipline dominée par les hommes : « La course automobile est l’un des seuls sports où les femmes peuvent rivaliser à armes égales avec les hommes. J’ai toujours été bien accueillie et je n’ai jamais senti de différence. Ce qui est sûr, c’est que je n’ai pas envie d’être la première des femmes, mais la première des pilotes. » Il y en a un qui ne doute pas de son succès : son père. « C’est un vrai passionné, je pense qu’il ne manquera jamais une course. Maintenant, je suis très entourée dans les équipes professionnelles et je ne le vois pas forcément les week-ends de course. Mais je sais qu’il est toujours là, quelque part en tribune, à me regarder. » 

Benoît Lande
Benoît Lande
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